La Liberté review: Dinnerstein

DE BACH À GLASS ET HAMELIN EN RÉCITAL AU MCO

Une chronique de Pierre MEUNIER

En marge du Winnipeg New Music Festival, le Manitoba Chamber Orchestra (MCO) a présenté la première canadienne du Concerto pour piano no 3 de Philip Glass, interprété par la pianiste américaine Simone Dinnerstein, le 23 janvier 2018. Le 20 février, Marc-André Hamelin était de retour à Winnipeg pour un récital.

La pianiste new-yorkaise Simone Dinnerstein est reconnue comme l’une des meilleures interprètes américaines de la musique de Bach depuis qu’elle a indépendamment enregistré par financement public, en 2007, les Variations Goldberg de Bach sous étiquette Telarc.

Son disque s’est classé en première place de la U.S. Billboard Classical Chart dès la première semaine de sa mise en marché et a été placé en tête de plusieurs listes des meilleurs enregistrements de 2007, dont celles du New York Times, du Los Angeles Times et du New Yorker.

Depuis ses débuts professionnels en 2005, elle mène une intense carrière internationale comme soliste et en récital. Elle a joué avec les plus grands orchestres et dans des salles réputées.

La genèse du Concerto pour piano et orchestre à cordes no 3 de Philipp Glass résulte de l’admiration mutuelle et de la collaboration du compositeur Philipp Glass, de la pianiste Simone Dinnerstein et de la directrice musicale du MCO Ann Manson.

Il y a quelques années, Philipp Glass, qui avait été impressionné par des enregistrements de Bach et de sa propre musique par Simone Dinnerstein, l’a invitée à le rencontrer dans sa résidence de Manhattan.
La pianiste a joué quelques passages de Schubert et de Glass qui l’ont profondément touché.

De là a germé l’idée de d’un concerto pour piano dédié à la pianiste. Une couple d’années plus tard, madame Dinnerstein a approché Glass avec un projet de concerto pour piano qui serait joué de pair avec le Concerto pour piano et orchestre No 7 en sol mineur BWV 1058, l’un des concertos les plus populaires de Bach.

L’idée n’était pas de créer une œuvre inspirée du concerto de Bach, mais plutôt de créer une œuvre originale contemporaine dans la forme traditionnelle du concerto pour piano.

Mme Dinnerstein a reçu la partition du concerto en juillet 2017. Après l’avoir apprivoisée pendant 2 semaines, elle s’est rendue au studio de Glass pour la jouer. Glass a alors effectué plusieurs changements à la partition.

Il entretenait une relation privilégiée avec Ann Manson depuis 2009, alors qu’elle avait dirigé la production de ses opéras Orphée et quelques années plus tard Gallileo Gallileo pour l’Opéra de l’Oregon.

Entretemps, elle avait joué en tournée et enregistré des œuvres de Glass avec le Manitoba Chamber Orchestra. Glass a immédiatement pensé à demander à Ann Manson de co-commissionner son troisième concerto pour piano.

Ann Manson n’avait jamais eu l’occasion de travailler avec Simone Dinnerstein mais connaissait son immense talent et espérait l’inviter un jour à jouer avec le MCO. C’est donc sans hésitation qu’elle a accepté l’invitation de Philipp Glass, en se réservant le privilège d’en présenter la première canadienne à Winnipeg avec le MCO.

Le Concerto pour piano no 3 a été créé à Boston le 22 septembre 2017 par Simone Dinnerstein et l’Orchestre de chambre A Far City.

Le concert a débuté par la présentation du Concerto pour piano et orchestre No 7 en sol mineur BWV 1058 de J. S. Bach. Suivant la tradition de l’époque, Mme Dinnerstein a dirigé au piano.

Initialement, la partie solo était jouée au clavecin mais très tôt les pianistes l’ont adoptée. Il débute par un allegro mémorable, vif, lumineux et mélodique entonné par les cordes et repris en solo par le piano, le mouvement se poursuivant dans un joyeux dialogue presque dansant entre le piano et l’orchestre.

L’andante est une calme promenade pendant laquelle le piano et l’orchestre semblent échanger de tendres propos. Enfin, les promeneurs s’élancent dans un joyeux final, un allegro molto aux allures de toccate et fugue.

Simone Dinnerstein en a donné une interprétation très lumineuse, d’une grande subtilité, fluide et finement ornementée.
Les rythmes sont bien marqués et les mélodies coulent avec clarté. Le mariage entre le piano et l’orchestre est parfait, tous avançant dans un même élan et jouant avec communion d’intention et d’émotion. Du grand art!

Ann Manson a ensuite dirigé avec brio la Sonate pour cordes, de Sir William Walton, en fin de première partie, et Fantasia… Sul un linguaggio perduto, de Marjan Mozetich, en début de deuxième partie.

La Sonate pour cordes a été commandée à Sir William Walton en 1971 par Neville Marriner pour son célèbre ensemble Academy of Saint-Martin-in-the-Fields. C’est une transcription pour orchestre du Quatuor pour cordes en la mineur de Walton, composé en 1947.

C’est une œuvre très intéressante. Elle débute en douceur par une introduction rappelant la sonorité du quatuor jouée avec sourdines qui conduit à un vibrant allegro avec l’ensemble de l’orchestre. Le second mouvement est un scherzo mouvementé. Il est suivi d’un mouvement lent très lyrique. L’œuvre se termine par un allegro molto dans la forme d’un rondo électrisant et joyeux. Le MCO a enregistré cette pièce pour CBC Records en 2003, sous la direction de Roy Goodman.

Fantasia… Sul un linguaggio perduto (Fantaisie… sur un langage oublié) a d’abord été composée pour flûte, violon, alto et violoncelle en 1981, une commande du Conseil des Arts de l’Ontario pour l’Ensemble Galliard.

En 1988, la radio de la CBC a commandé la transcription pour orchestre à cordes qui a été jouée par le MCO. C’est une pièce très mélodique aux rythmes variés, un habile mélange de passages romantiques traditionnels et de musique contemporaine.

Ann Manson a donné une interprétation captivante de ces deux œuvres dont l’audition fut agréable et intéressante. Le Concerto pour piano et orchestre à cordes no 3 de Philipp Glass a une certaine similarité avec celui de Bach. Les deux compositeurs travaillent avec une approche très cérébrale, démontrant un grand souci du détail et de la forme architecturale de leur œuvre, tout en révélant une grande profondeur d’âme, d’émotion et d’humanité dans leur inspiration.

La pièce est en trois mouvements joués sans pause. La musique ne comprend pas de mélodies. La trame musicale est essentiellement basée sur des variations de rythmes, de couleurs de son et de volume sonore.

Le premier mouvement est vif, avec beaucoup d’élan. On sent que la musique avance, bien que l’absence de mélodie ne permette pas d’anticiper la destination. Le deuxième mouvement est plus calme, marquant une pause après la course. Le long troisième mouvement est composé dans le style minimaliste. Quelques cellules musicales utilisant seulement deux ou trois notes, avec des variations d’ordre ou de rythme, sont reprises à répétition. Un final qui a semblé interminable, propice à amener l’auditeur dans un état méditatif ou à s’endormir. Mais celui-ci n’est peut-être pas préparé à vivre une telle expérience en fin de concert et ces séquences interminables qui caractérisent la musique minimaliste peuvent devenir exaspérantes.

Dirigeant encore une fois du piano, Simone Dinnerstein a donné une excellente interprétation, empreinte d’une belle musicalité et de beaucoup de sensibilité.

MARC-ANDRÉ HAMELIN SUBLIME

Le réputé pianiste canadien Marc-André Hamelin est l’un des solistes vedettes du MCO, qui est invité très fréquemment pour le plus grand bonheur du public qui lui voue une grande admiration.

Le 20 février il a donné un récital avec au programme la Rhapsodie hongroise no 13 en la mineur, La Bénédiction de Dieu dans la solitude, extrait des Harmonies poétiques et religieuses, et la Fantaisie et fugue sur un le thème B-A-C-H† de Franz Liszt; la Sonate no 4 en mi bémol mineur, op. 6 de Famuil Feinberg; la Première série des Images de Claude Debussy; Du vin, des femmes et des chansons de Leopold Godowski, extrait de Métamorhoses symphoniques, une transcription pour piano de thèmes de La Chauve-souris, la Vie d’artiste et Aimer, boire et chanter de Johann Strauss fils.

Dès son entrée en scène Hamelin, qui s’est fait un peu attendre, semble dans un autre monde.

Impassible, il salue timidement l’auditoire et prend place au piano. Il prend quelques secondes pour entrer dans sa bulle, et le corps ne bougera presque plus lorsqu’il se met à jouer. Toute son énergie est concentrée dans ses bras et ses mains. Il ne donne pas un spectacle, il ne fait que de la musique. De la musique sublime, qui coule avec fluidité et une extraordinaire sensibilité.

Il peut marteler les notes avec puissance, comme les effleurer avec une extrême douceur. Il peut faire danser les notes à un rythme électrisant, ou les faire murmurer comme le souffle d’une brise légère.

La musique peut se faire vibrante, joyeuse et même hilarante, et plonger dans les profondeurs de l’âme et s’élever vers les sphères spirituelles les plus élevées. On ne peut qu’écouter en se laissant pénétrer et transporter par cette grande beauté.

Ce fut une soirée mémorable.

† Ces quatre lettres représentent la désignation des notes si bémol, la, do et si naturel dans la notation allemande.