Meunier review: Bruggergosman

Measha Brueggergosman au MCO

Il y avait salle comble à l’église Westminster United de Winnipeg le 29 avril 2017 pour entendre le réputé soprano Measha Brueggergosman. Elle n’a pas déçu l’auditoire dans une superbe interprétation des Quatre derniers lieder de Richard Strauss.

Le soprano canadien Measha Brueggergosman a fait ses débuts à Winnipeg avec le Manitoba Chamber Orchestra en septembre 2001, à l’âge de 24 ans. La jeune artiste extrêmement talentueuse commençait à peine une carrière qui l’a conduite à la célébrité. L’année suivante, elle a remporté le concours International de Montréal. Ceux qui ont assisté au concert gala des lauréats se souviendront toujours de la fausse alerte d’incendie qui avait obligé Mesha à interrompre sa prestation. Comme quelques autres artistes de renom qui ont développé une relation particulière avec le MCO et son auditoire, Mme Brueggergosman y est revenue à cinq reprises au cours des quinze années qui ont suivi et a enregistré un disque avec l’orchestre pour Radio Canada.

Portée par son immense talent et sa voix puissante, Measha Brueggergosman s’est rapidement imposée sur la scène internationale, malgré une obésité qui rendait sa vie difficile et a causé des problèmes cardiaques qui lui ont presque coûté la vie en 2009. “J’ai été morbidement obèse jusqu’à l’âge de 28 ans, confiait-elle dans une entrevue au Toronto Star en juin 2012. Cela rendait la vie avec moi difficile, d’être marié avec moi, de travailler avec moi.” Au tournant de la décennie, après avoir subi trois opérations à coeur ouvert, elle a repris sa vie en main, contrôlé son poids et sauvé son mariage. Elle a surmonté une nouvelle épreuve lorsqu’elle a perdu des jumeaux dont elle était enceinte. Elle a depuis donné naissance à deux garcons. Le jour de ses 35 ans, elle a enfin pu interpréter pour la première fois le rôle de Bess au Cincinnati Opera, une des performances les plus mémorables de sa carrière à l’opéra.

À la veille de ses quarante ans, elle a le statut d’une grande diva, menant une florissante carrière internationale à l’opéra et en récital, fréquemment invitée à chanter lors de grands événements ou en l’honneur de personnalites royales ou politiques au Canada et à l’étranger, comme son interprétation mémorable de l’hymne olympique aux cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques et paralympiques de Vancouver en 2010. Elle a participé à plusieurs émissions de télévision, notamment comme juge lors de la première saison de Canada’s Got Talent. Très engagée pour les causes sociales et environnementales, elle est ambassadrice des organisations internationales African Medical and Research Foundation, Learning Through the Arts et World Wildlife Fund.

Elle a interprété les Quatre derniers lieder de Richard Strauss dans une adaptation intimiste pour quintette de piano et cordes du compositeur winnipegois John Greer.

À l’exemple des grands compositeurs Schubert, Schumann, Brahms, Wolf et Mahler, Strauss a composé quelque 200 lieder qui ont enrichi le répertoire de chant allemand. Plusieurs de ses premiers lieder ont été composés pour Pauline de Ahna, soprano, qu’il a épousée en 1894. Vers la fin de sa vie, en 1946, quatre ans après avoir composé ses chants les plus récents, il a découvert le poème Im Abendrot (Au crépuscule) de Joseph von Eichendorff (1788-1857). Ce poème exprimait à la perfection son état d’âme au lendemain de la guerre. Strauss et Pauline se sont reconnus dans ce couple âgé et heureux qui sent venir la mort et jette un tendre regard sur le long chemin parcouru ensemble en contemplant un coucher de soleil. Il en termina la mise en musique en mai 1948.

Un admirateur lui avait envoyé un recueil de poèmes de Hermann Hesse (1877-1962), dans lequel il en trouva quatre pour compléter un cycle de chants comprenant Im Abendrot. Il n’a pu en composer que trois avant sa mort : Früling (Printemps), September (Septembre) et Beim Schlafengehen (L’heure du sommeil). La suite des quatre chants se termine sur ces magnifiques paroles : “Ô paix immense et sereine, Si profonde à l’heure du soleil couchant! Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce déjà la mort ?” et la citation du thème de la transfiguration du poème musical Mort et Transfiguration, une œuvre de jeunesse qu’il avait composée 60 ans plus tôt. Décédé le 8 septembre 1949, Strauss n’entendit jamais chanter ces lieder qui furent créés à Londres le 22 mai 1950 par Kirsten Flagstaf et l’orchestre Philharmonia dirigé par Wilhelm Furtwängler, 9 jours avant la mort de Pauline.

Measha Brueggergosman, qui a vécu quelques années en Allemagne, parle couramment l’allemand. Elle comprend le sens du texte et sa diction est impeccable. Elle a chanté avec beaucoup d’émotion, exprimant avec musicalité toute la beauté de la poésie d’une voix retenue qui remplissait l’espace d’un son sublime et intime. L’arrangement pour quintette de John Greer est superbe et a été interprété de façon magistrale par David Moroz au piano et les solistes du MCO, Karl Stobbe, violon, Kerry DuWors, violon, Dan Scholz, alto et Desiree Abbey, violoncelle.

En première partie, nous avons entendu la première mondiale d’Aaadagio, de Luke Nickel, une commande du Conseil des arts du Manitoba. Se disant inspiré par l’Adagio pour cordes de Samuel Barber, Nickel nous a soumis à l’audition interminable d’un son grave et presque monotone faisant penser au chant d’un groupe de moines bouddhistes en méditation. Cette musique conviendrait parfaitement à une expérience de contemplation d’un phénomène d’une profondeur et d’une lenteur extrêmes (Nickel propose le bruit qu’on pourrait entendre sous la coque d’un immense navire au milieu de l’océan). En salle de concert, elle serait plus intéressante si elle était présentée dans le contexte d’une performance de danse ou d’une projection visuelle appropriée. Elle créait cependant une atmosphère d’écoute propice pour la suite de la soirée.

Richard Strauss a composé Metamorphosen en 1945, en réponse à une commande du chef d’orchestre Paul Sacher. Sous-titrée Étude pour 23 violons solos (dix violons, cinq altos, cinq violoncelles et 3 contrebasses), cette œuvre chargée d’émotion exprime la grande douleur ressentie par Strauss suite à la destruction totale ou partielle de grandes salles d’opéra allemandes par les bombardements des forces alliées pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il avait été particulièrement touché par la destruction de celle de Munich qu’il avait fréquentée pendant sa jeunesse. Des opéras de Wagner y avaient été créés et son père avait été cor solo de l’orchestre de la maison pendant 49 ans. Ces belles salles étaient pour lui des symboles de la richesse de la culture musicale germanique. Cette œuvre s’inspire du romantisme allemand et son thème principal cite la Marche funèbre de la 3e Symphonie “Eroïca” de Beethoven, Strauss inscrivant la note In Memoriam! sous les lignes de ce thème dans la partition. Earl Stafford en a dirigé une interprétation sobre et très émouvante.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 26 avril 2017, Westminster United Church, Winnipeg
Earl Stafford, chef
Measha Brueggergosman, soprano

Luke Nickel
Aaadagio

Richard Strauss
Metamorphosen

Richard Strauss
Quatre Derniers Lieder

Pierre MEUNIER