La Liberté review; Trudel, et al

La Liberte review

Retour du chef Alain Trudel au Manitoba Chamber Orchestra

Le chef québécois Alain Trudel, qui a assuré la direction artistique du MCO par intérim en 2007/8, était de retour à Winnipeg le 12 janvier 2016 pour un concert mettant en vedette cinq solistes et un compositeur du Manitoba.

Tromboniste virtuose qui fut le premier canadien à être nommé “artiste international Yamaha”, Alain Trudel est né en 1966 dans un quartier pauvre de Montréal de parents musiciens dont il a dit, dans une entrevue pour La Scena Musicale en 2007, qu’ils “ont eu le cœur brisé par la musique et, comme des amants trahis, ils ne voulaient pas que je subisse le même sort.” Il a découvert le trombone à l’âge de 13 ans parce que c’était le seul instrument encore disponible dans un ensemble de cuivres de son quartier. Il s’est rapidement attaché à cet instrument en même temps qu’il se sentait attiré par la direction d’orchestre. Il a fait ses premières expériences de direction à l’âge de 16 ans. Engagé comme trombone à l’Orchestre symphonique de Montréal à l’âge de 17 ans, il a beaucoup appris en observant le travail de Charles Dutoit et des chefs invités. En parcourant le monde comme soliste, il a poursuivi ce travail d’observation et de collaboration avec des chefs chevronnés. Il a mené une quadruple carrière florissante de soliste, chef, enseignant et compositeur, enregistrant une vingtaine de disques comme soliste ou chef d’orchestre, jusqu’à ce qu’il soit stoppé par un cancer à la fin de la trentaine. Après sa guérison, il a rapidement repris le travail en donnant priorité à la direction, la maladie l’ayant forcé à abandonner le trombone. Parmi ses nombreux engagements au Canada et à l’étranger, il a été directeur artistique par intérim du MCO en 2007 et 2008. Le succès, la renommée, les nombreux prix et récompenses ne semblent pas avoir infatué Alain Trudel, qui a conservé une simplicité et une bonhomie contagieuse.

Le programme de ce concert reflétait la diversité d’intérêts de ce musicien polyvalent. En première partie, il a dirigé deux double-concertos de la période baroque, et en deuxième partie des œuvres modernes, dont une première mondiale, mettant en vedette des solistes locaux.

La corniste Patricia Evans, solo de l’Orchestre symphonique de Winnipeg, et son assistant Ken MacDonald ont d’abord interprété le Concerto pour deux cors en mi bémol majeur de Leopold Mozart. Leopold Mozart était un violoniste et compositeur de grande réputation à son époque. Dans le style et le goût de son temps, il a composé un grand nombre de pièces figuratives et divertissantes, portant des titres comme Sinfonia di caccia (symphonie de chasse), Promenade musicale en traîneau, Mariage paysan et plusieurs concertos. Il s’est investi à fond dans la formation musicale et le développement de la carrière de deux de ses sept enfants, les prodiges Maria Anna, claveciniste, et Wolfgang Amadeus, cinq ans plus jeune. La réputation du père fut éventuellement éclipsée par celle du fils. Populaires en leur temps puis oubliées, on prend plaisir à redécouvrir les œuvres du père de Mozart aujourd’hui. Le Concerto pour deux cors est une œuvre simple et divertissante qui permet aux deux solistes, traités en égaux, de démontrer leur virtuosité. Un superbe mouvement andante est encadré par deux mouvements allegro. Il a été superbement interprété par les deux solistes, qui ont joué avec justesse et beaucoup de musicalité. Alain Trudel a dirigé avec finesse, donnant un accompagnement qui laissait briller le son des cors.

Le violon solo du MCO Karl Stobbe et sa collègue Kerry DuWors, chef d’attaque des seconds violons, se sont ensuite illustrés dans une brillante interprétation du Concerto pour deux violons en ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Dans le style typique de Bach, c’est une œuvre très dynamique et animée, qui m’a rappelé le ballet Esplanade de Paul Taylor sur deux concertos pour violon de Bach, qui a été présenté à Winnipeg en novembre 2015. C’est une musique qui invite en effet à danser, courir, sauter, avec un moment de pause très romantique dans un très beau largo intermédiaire. Ici aussi les solistes sont sur un pied d’égalité. Tous deux, superbement accompagnés par l’orchestre, ont joué avec virtuosité.

La deuxième partie a débuté avec la Suite lyrique pour orchestre d’Alban Berg. Ce n’est qu’au cours des années 1970 que des musicologues ont compris le sens caché de la Suite lyrique d’Alban Berg, un quatuor pour cordes composé en 1926. Berg l’avait publiquement dédié au compositeur Alexander Zemlisky, dont il avait inséré une citation musicale évoquant les paroles “Tu es mon unique”. Marié depuis 1911, Berg tomba amoureux de Hanna Fuchs-Robettin, la jeune, belle et libertine épouse d’un riche industriel tchèque chez qui il séjourna lors d’un festival de musique à Prague en 1925. Il succomba sous ses charmes, mais ce ne fut que l’affaire d’une semaine, ni elle ni lui ne voulant briser leur mariage. On a découvert une partition miniature de la Suite lyrique que Berg a annotée et donnée à Hanna Fuchs-Robettin. Il lui explique avec menus détails que la suite est un poème d’amour passionné qui lui est dédié, inspiré de son amour pour elle. Il écrit notamment : “Cette pièce, ma chère Hanna, m’a aussi permis quelques autres libertés! Celle par exemple d’insérer secrètement nos initiales, HF et AB (nom en allemand des notes Si-Fa, La-Si♭) dans la musique et de relier chaque mouvement et chaque section à nos chiffres, 10 et 23. J’ai écrit celles-ci, et plusieurs qui ont d’autres significations, dans la partition pour toi … Puisse-t-elle être un petit monument en l’honneur d’un grand amour.” Berg voua à Hanna une passion ardente mais platonique pendant les dix dernières années de sa vie. Il a réalisé une adaptation de la suite pour orchestre à cordes en 1927. Alain Trudel en a donné une magnifique interprétation, romantique dans la révélation du sentiment amoureux, intense dans le rappel de son unique moment d’assouvissement et dramatique dans la persistance d’un désir insatiable.

Une commande du Manitoba Chamber Orchestra et présenté en première mondiale, le Concerto pour percussion et cordes du compositeur manitobain Sid Robinovitch est une pièce qui a permis à la soliste Victoria Sparks de s’illustrer sans trop se forcer au marimba et au vibraphone. C’est une musique très simple mais on ne peut parler ici d’une œuvre vraiment artistique. Alain Trudel a réussi, avec très peu de matière, à faire de la musique agréable à entendre. Sid Robinovitch étant présent, les applaudissements chaleureux rendaient davantage hommage à un compositeur local qui a déjà fait beaucoup mieux que la composition que nous venions d’entendre. Alain Trudel a fait preuve d’une grande gentillesse en reprenant le 3e mouvement.

Manitoba Chamber Orchestra
Le Le 12 janvier 2016, Westminster United Church, Winnipeg
Alain Trudel, chef; Patricia Evans et Ken MacDonald, cors; Karl Stobbe et Kerry DuWors, violons; Victoria Sparks, percussions

Concerto pour deux cors en mi bémol majeur, Leopold Mozart; Concerto pour deux violons en ré mineur (BWV 1043), Jean-Sébastien Bach; Suite lyrique (pour orchestre à cordes), Alban Berg; Concerto pour percussion et cordes (première mondiale), Sid Robinovitch

Pierre MEUNIER