La Liberté review; Manson, Lisiecki

La Liberte review

Jan Lisiecki termine en beauté la saison du MCO

Le Manitoba Chamber Orchestra de Winnipeg a clôturé une autre belle saison musicale avec une superbe interprétation du Concerto pour piano no 26 de Mozart par le prodigieux jeune pianiste Jan Lisiecki, le 3 juin 2015.

Jan Lisiecki a eu 20 ans le 23 mars de cette année. La veille, il donnait un récital en solo au magnifique Palau de la Musica de Valence, en Espagne, et le lendemain à la salle de bal de l’Emirates Palace d’Abu Dhabi, aux Emirats arabes unis. Engagé dès l’âge de 15 ans par la prestigieuse maison d’enregistrement Deutsche Grammophon, il a déjà joué dans les plus grandes salles du monde, dont le Carnegie Hall de New York, le Royal Albert Hall de Londres, le Konzerthau de Vienne et le Teatro della Scala de Milan. Il a été soliste avec des orchestres renommés comme l’Orchestre Mozart de Bologne, l’Orchestre de l’Académie nationale Sainte-Cécile de Rome, l’Orchestre de Paris, le Philharmonique de New York et l’Orchestre de Philadelphie, sous la direction des chefs les plus réputés, dont le canadien Yannick Nézet-Séguin. Il est partout l’objet de critiques très élogieuses. Son jeu a atteint un niveau de perfection qui le place déjà presqu’au sommet mondial parmi les pianistes contemporains, un accomplissement exceptionnel pour un jeune de 20 ans dans quelque domaine que ce soit.

Lisiecki, a fait ses débuts avec le MCO en 2011 à l’âge de 15 ans et est revenu ouvrir la saison 2013/14 avec une interprétation époustouflante d’une adaptation pour orchestre de chambre du Concerto pour piano en la mineur, op. 16, d’Édouard Grieg, alors qu’il avait 18 ans. Il était de retour à Winnipeg le 3 juin dans le cadre d’une tournée de concertos qui lui fit plusieurs fois traverser l’Atlantique entre le Canada et l’Allemagne.

Mozart a terminé le Concerto pour piano no 26 en ré majeur, K 537 dit du couronnement en février 1788 pour une série de concerts par abonnement qu’il a dû annuler par manque de souscripteurs. Il l’a joué pour la première fois à Dresden le 14 avril de l’année suivante puis le 23 septembre 1790 lors d’un concert présenté dans le cadre des festivités du couronnement de Léopold II Empereur du Saint-Empire romain germanique, d’où le titre du concerto. C’est une œuvre qui se distingue de la douzaine de grands concertos de caractère symphonique, numérotés 14 à 25, que Mozart avait composé précédemment. Celui-ci s’apparente davantage aux œuvres de divertissement de sa jeunesse par son élégance et sa légèreté. Il n’y a pas de grands élans émotifs ou d’épreuves de virtuosité dans cette œuvre, sans doute pour plaire à un public qui n’était pas encore prêt pour la révolution du romantisme qui était encore en gestation.

Ce qui permet aux grands pianistes de se distinguer, c’est leur capacité de faire du merveilleux avec le plus simple, comme Mozart en a donné l’exemple dans ses compositions et par ses interprétations. Lisiecki a bien compris l’esprit de ce concerto et l’a joué avec une finesse, une élégance et une subtilité remarquables. Il a une touche délicate et un doigté fluide. Sous ses doigts la musique semble couler comme l’eau d’un ruisseau sur une pente douce, lentement, contournant une pierre dans un léger tourbillon, bondissant sur une autre, retenue un instant par une brindille, accélérant subitement pour se reposer dans un petit bassin avant de reprendre son cours, scintillant sous les rayons de soleil qui percent à travers les feuillages. Très vite la beauté de la musique nous invite à fermer les yeux et à nous laisser émerveiller. L’accompagnement de l’orchestre fut impeccable, Anne Manson étant en parfaite communion d’esprit et d’intention avec le soliste. Acclamé par l’auditoire, Lisiecki a mis le point final à cette belle saison musicale en interprétant avec brio une Polonaise de Chopin.

En première partie, Anne Manson a présenté en première mondiale le deuxième quatuor à cordes intitulé Lettres intimes de Leoš Janáček, dans une adaptation pour orchestre à cordes de Michael Oesterle commandée par le Manitoba Chamber Orchestra. Le 17 mars dernier, le MCO avait présenté, également en première mondiale, l’adaptation du premier quatuor à cordes de Janáček, La Sonate de Kreutzer, composé cinq ans plus tôt. Pendant les onze dernières années de sa vie, Janáček, qui vivait un mariage malheureux, a été follement amoureux de Kamila Stösslová, l’épouse d’un antiquaire, qu’il avait rencontrée à l’âge de 63 ans. 37 ans plus jeune que lui, elle n’a jamais répondu à ses avances. Il lui a écrit des centaines de lettres passionnées, dont quelque 700 ont été conservées, et a composé plusieurs œuvres inspirées par cet amour, dont La Sonate de Kreutzer et Lettres intimes, sa dernière composition à l’âge de 74 ans. Il avait d’abord pensé intituler le quatuor Lettres d’amour, mais il a changé le titre par pudeur. Il a renoncé à dédier le quatuor à Kamila, cédant sans doute aux objections de son épouse. Alors que les œuvres précédentes évoquaient des histoires d’amours tragiques détachées de sa propre histoire, les Lettres intimes expriment ouvertement les sentiments de Janáček envers Kamila et l’histoire de cet amour non partagé. La conclusion plutôt joyeuse et sereine de l’œuvre laisse entendre qu’à la fin de sa vie Janáček ne regrettait pas cet amour qui l’avait fait vivre si intensément.

Lettres intimes est une œuvre passionnée, parsemée de sentiments de tendresse et de chagrin, d’espoir et de déception, dans laquelle on sent le désordre d’un esprit troublé par un amour fou. Anne Manson, grande admiratrice de Janáček, et l’orchestre en ont donné une superbe interprétation. L’expression émotive était juste et intense. L’audition fut captivante jusqu’à la dernière note.

Invitée à composer une nouvelle pièce pour l’ouverture de ce concert, Dorothy Chang a exploré l’univers de la mémoire et du rêve, en pensant à l’œuvre de Janáček qui allait suivre. Of Fragments and Dreams, dont c’était la première mondiale, est une suite de cinq brefs mouvements évoquant le souvenir de fragments de vie à la manière de miniatures : des lieux marquants, des états d’âme, des émotions. Anne Manson en a fait une magnifique exposition, mettant bien en relief le caractère et la couleur de chaque fragment.

Le MCO a dévoilé sa prochaine saison dont la programmation est très intéressante et permettra de réentendre plusieurs artistes très appréciés de son auditoire, dont le pianiste canadien Marc-André Hamelin qui sera le soliste invité du premier concert, le 14 octobre 2015.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 3 juin 2015, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef; Jan Lisiecki, piano

Of Fragments and Dreams, Dorothy Chang (Première mondiale); Quatuor à cordes no 2 ‘Lettres intimes,’ Leoš Janáček, (arrangement pour Orchestre à cordes de Michael Oesterle commandé par le MCO, présenté en première mondiale; Concerto pour piano no 26 en ré majeur K 537 ‘du couronnement,’ Wolfgang Amadeus Mozart

Pierre MEUNIER