La Liberté review; Manson, Hamelin

La Liberte review

Hamelin au MCO

Pour l’ouverture de 44e saison, le 14 octobre 2105, le Manitoba Chamber Orchestra a pris le risque audacieux de présenter des œuvres pour piano de Valentin Sylvestrov et Guia Kancheli. Émerveillés par les interprétations sublimes du répertoire romantique du pianiste Marc-André Hamelin dans le passé, certains auditeurs ont eu de la difficulté à apprécier cette musique nouvelle alors que pour d’autres, ce fut une belle expérience musicale.

“(Il y eût) le murmure d’une brise légère. Aussitôt qu’il l’entendit, Élie se couvrit le visage avec son manteau, il sortit et se tint à l’entrée de la caverne. Alors il entendit une voix …” 1 Rois 19, 12-13.

Ces quelques mots du Premier livre des Rois pourraient avoir inspiré Sylvestrov dans la composition de Le messager – 1996. D’abord écrite pour piano seul en 1996 puis pour piano et orchestre à cordes en 1997, Sylvestrov a donné les indications suivantes pour la version piano : “La pièce entière doit être jouée avec une main légère et la touche la plus légère possible… Pressez la pédale immédiatement pour que le son précédent continue de résonner. Ainsi des images de personnes aimées se superposent, comme dans un rêve, se brouillant parfois mais n’échappant jamais à notre mémoire.” C’est ainsi qu’Anne Manson et Marc-André Hamelin ont interprété la pièce : avec une grande délicatesse et une extrême douceur.

Pendant une dizaine de minutes, entre deux souffles de vent, cette pièce éthérée nous a figés dans une mystérieuse sensation de douceur et de béatitude, comme si un ange était venu du ciel déposer une tendre caresse dans notre cœur. Le compositeur a écrit au sujet de cette œuvre dédiée à sa défunte épouse Larissa “Le Messager – 1996 est peut-être Larysa elle-même, peut-être une muse perdue dans l’espace parlant le langage de la fin du dix-huitième siècle. Ce langage archaïque et pourtant vivement contemporain est exprimé avec une sensibilité profondément post-moderne. C’est comme si un visiteur d’un autre espace temporel était venu à nous avec un message.” En présentant l’œuvre, Anne Manson a conclu que ce visiteur était peut-être Mozart. Parmi les souvenirs qui ont surgi pendant cette audition, les sublimes musiques de l’Agnus Dei du Requiem pour Larissa de Sylvestrov, composé à la même époque, et de L’Ange se prépare à jouer de la viole dans le cinquième tableau de l’opéra Saint François d’Assise d’Olivier Messiaen (1983).

Changement total d’atmosphère dans la Valse Boston (1996) de Guia Kancheli, pour piano et orchestre à cordes. Cette œuvre est dédiée au pianiste et chef d’orchestre Dennis Russell Davies, champion reconnu de la musique de Kancheli, avec la mention “à mon épouse avec qui je n’ai jamais dansé”.

La Valse Boston, une version lente et américanisée de la joyeuse et vive valse viennoise, est apparue dans les années 1830 et fut longtemps populaire. La pièce de Kancheli déforme cette valse en une rêverie où douceur et violence semblent s’affronter dans un duel. Elle commence par le martellement d’un accord tonitruant au piano, auquel les cordes répondent immédiatement avec une ligne d’une grande douceur. La suite de la pièce oscille ainsi constamment entre démonstration de force et invitation au calme et à la sérénité. Il n’y a pas de mélodie dans cette musique formée de son brut et de résonnances, comme si les protagonistes étaient incapables de verbaliser leurs sentiments. Le pianiste doit fréquemment frapper les notes avec violence puis enchaîner des arpèges d’une extrême douceur. La pièce se termine dans un long moriendo, la douceur semblant finalement triompher.

La note de programme se termine ainsi : “Une interprétation de cette pièce fascinante est qu’elle présente une affirmation philosophique, opposant gauchement le souvenir d’un passé doucereux à la réalité brutale du temps présent. Pouvez-vous penser à d’autres?” On peut en effet proposer plusieurs interprétations de cette œuvre qui ne laisse personne indifférent. La mention “à mon épouse avec qui je n’ai jamais dansé” de la dédicace pourrait permettre de comprendre cette pièce comme l’évocation d’un mariage orageux, où les époux sont incapables de s’entendre, de vivre en harmonie, de danser ensemble. La pièce peut aussi faire penser à une série de tableaux d’art moderne non figuratif : couleurs vives qui semblent avoir été lancées sur la toile formant des taches qui frappent et choquent le regard, lignes délicates à peine perceptibles qui se perdent sur une toile blanche. Ou elle peut encore raconter un combat spirituel, en soi ou hors de soi, entre le bien et le mal, se terminant dans l’attente d’un ange guérisseur qui viendrait panser les plaies. Une fin qui nous replonge dans l’esprit de la pièce de Sylvestrov.

Entre ces deux pièces le MCO a exécuté la Symphonie no 25 en sol mineur (K 183) de Mozart. À 17 ans, Mozart imprime déjà à cette symphonie un caractère personnel qu’il affirmera plus tard avec encore plus de génie, ouvrant la voie au romantisme allemand. Cette symphonie n’étant pas au gout du jour, elle fut vite oubliée et ce n’est qu’au 20e siècle qu’elle fut redécouverte et devint populaire.

Anne Manson en a donné une très belle interprétation. Les rythmes étaient bien marqués, avec une tension soutenue de l’expression émotive. Il y avait de la vie dans la musique, celle du jeune Mozart en lutte avec une tradition musicale sclérosée dans le classicisme à laquelle il répugnait se soumettre.

Certains ont demandé pourquoi avoir mis cette symphonie au programme entre deux pièces contemporaines. Les lignes inspirées de Mozart dans Le Messager ont peut-être incité Anne Manson à poursuivre avec une œuvre de Mozart, et la tension interne de la 25e symphonie nous préparait à l’extrême tension de la Valse Boston. Elle s’intégrait donc bien au programme. Elle venait aussi nous rappeler que des œuvres mal reçues ou même rejetées à l’époque de leur composition, peuvent être redécouvertes et appréciées plusieurs générations plus tard…

Manitoba Chamber Orchestra
Le 14 octobre 2015, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef; Marc-André Hamelin, piano

Le messager – 1996, Valentin Sylvestrov; Symphonie no 25 en sol mineur (K 183), Wolfgang Amadeus Mozart; Valse Boston, Guia Kancheli

Pierre MEUNIER