La Liberté review; Manson, Carr

La Liberte review

MCO : de la suite dans les idées

Anne Manson a le sens de la programmation et le deuxième concert de la saison du Manitoba Chamber Orchestra, le 3 novembre 2015, a repris là où le premier s’était terminé et s’est conclu encore une fois sur des points de suspension.

Le premier concert de la saison avait débuté avec une courte pièce très spirituelle et éthérée de Valentin Sylvestrov, Le Messager, “comme si un visiteur d’un autre espace temporel était venu à nous avec un message” selon les propres mots du compositeur. En fin de programme, on avait entendu Valse Boston, de Guia Kancheli. Cette pièce qui semblait évoquer la relation orageuse d’un couple en quête d’harmonie, s’est terminée dans un long et paisible moriendo qui semblait conduire vers un autre monde.

Manson a commencé ce deuxième concert avec une autre pièce de Kancheli qui, bien que composée un an plus tôt, a semblé émerger de la fin de la Valse Boston. V&V débute par la voix préenregistrée d’un homme qui semble venir de l’au-delà pour communiquer avec celle qu’il a aimée. Il s’agit d’un extrait de la 3e symphonie de Kancheli interprété par le chanteur populaire Géorgien Hamlet Gonashvili, décédé accidentellement en 1988. Un solo de violon superbement interprété par Karl Stobbe accompagné légèrement par les cordes, lui répond avec beaucoup de tendresse et d’émotion. La pièce se termine avec la voix qui lance un dernier message avant de retourner dans un autre monde.

Dans le concert précédent, le caractère mozartien de la pièce de Sylvestrov avait amené Mme Manson à poursuivre avec une œuvre de Mozart. Elle a fait suivre celle de Kancheli par le Concerto pour violoncelle en la mineur de Robert Schumann, interprété par Colin Carr, un habitué du Manitoba Chamber Orchestra depuis quelques années, qui fait salle comble à chacune de ses visites. Le ton chaleureux du violoncelle semblait un prolongement de la voix entendue dans V&V, évoquant avec beaucoup de lyrisme et d’émotion le souvenir de moments passés avec la personne qu’elle venait de visiter. Colin Carr joue avec une musicalité qui détourne complètement l’attention de la technique. Il fait chanter son instrument, un Matteo Gofriller fabriqué à Venise en 1730, d’une voix claire et chaleureuse, avec une intonation parfaite et beaucoup de sensibilité. Ce fut une audition qui a maintenu l’attention et la tension émotive du début à la fin. Mme Manson a assuré un accompagnement orchestral qui a bien soutenu le récit et l’émotion, maintenant un parfait équilibre sonore entre le violoncelle et l’orchestre.

Mme Manson a complété le programme avec une autre œuvre moderne, bien que moins contemporaine que celle de Kancheli, la Symphonie de chambre en do mineur, une transcription de 1967 pour orchestre à cordes du Quatuor à cordes no 8 de Dimitri Chostakovitch composé en 1960, par Rudolf Barshai. Chostakovitch avait approuvé cette transcription et son titre. L’œuvre a un caractère autobiographique. Il a écrit à un ami : “ Je me suis dit qu’après ma mort personne sans doute ne composerait d’œuvre à ma mémoire… J’ai donc résolu d’en composer une moi-même. Les notes du thème principal de ce quatuor sont D. Es. C. H. (ré, mi bémol, do, si) c’est-à-dire mes initiales, et j’ai cité certaines de mes œuvres ainsi que le chant révolutionnaire Épuisé par les vicissitudes de l’emprisonnement. Une petite anthologie !”

Écrite en 3 jours, entre son inscription tardive et résignée au parti communiste et son initiation au Soviétisme, une période marquée par une crise dépressive, l’œuvre est romantiquement et obsessionnellement hantée par la mort, particulièrement dans le dernier mouvement. Elle est dédicacée “aux victimes de la guerre et du fascisme”, mais Chostakovitch dit qu’il ne faut pas y voir une œuvre de dénonciation. Il considérait qu’écrire une pièce aussi personnelle après son adhésion forcée au communisme “équivalait à la mort même”.

L’œuvre est composée de cinq mouvements joués sans pause. Elle débute par un largo ponctué de tristesse et d’angoisse. Il se dissout dans un allegro d’humeur plus joyeuse qui conduit à un exubérant et joyeux allegretto très dansant. La danse ralentit et s’arrête subitement comme si quelque autorité venait l’interrompre. S’impose alors un lourd largo qui reprend la cellule rythmique dansante de l’allegro-allegretto en lui donnant un ton oppressif, avant d’enchaîner le plaintif chant révolutionnaire Épuisé par les vicissitudes de l’emprisonnement. Le largo se poursuit dans un dernier mouvement reprenant le ton angoissé du début avant de s’éteindre dans un silence de mort …

L’auditoire est demeuré suspendu à ce silence comme en attente d’un retour à la vie. Ce n’est que lorsque Karl Stobbe a dit “That’s it!” que nous avons compris que c’était vraiment la fin, hésitant même à applaudir tant il était saisi par l’émotion. Une fin à laquelle cette fois il n’y aura pas de suite, puisque le prochain concert du MCO sera sur le thème de Noël.

Manitoba Chamber Orchestra
Le 3 novembre 2015, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef; Colin Carr, violoncelle

V & V, Guia Kancheli; Concerto pour violoncelle en la mineur, op 129, Robert Schumann; Symphonie de chambre en do mineur, op 110A, Dimitri Chostakovitch

Pierre MEUNIER