La Liberté review: Dame Evelyn Glennie

Le grand art de Dame Evelyn Glennie

Ce fut un immense plaisir de réentendre célèbre et incomparable percussionniste Dame Evelyn Glennie en concert avec le Manitoba Chamber Orchestra, le 4 octobre 2016 à l’église Westminster United de Winnipeg. Elle a de nouveau subjugué son auditoire par son éblouissante virtuosité au vibraphone et au marimba.

La soirée a débuté par une reprise de Kaluza Klein, de Michael Oesterle, une commande du MCO pour Mme Glennie créée le 10 avril 2012. L’ajout de 2016 au titre laisse entendre que l’œuvre a peut-être été révisée par le compositeur, mais cela n’était pas mentionné dans le programme. Le titre fait référence à une nouvelle théorie de géométrie imaginée par les mathématiciens Theodor Kaluza et Oskar Klein en 1921, proposant l’existence d’une cinquième dimension dans l’univers. Bien que cette théorie n’ait pu être prouvée, elle a contribué à faire avancer la recherche, contribuant notamment au développement de la “théorie des cordes”. La pièce évoque cette quête de la cause première du fonctionnement harmonieux de l’univers, à travers un dialogue éthéré entre les cordes et le vibraphone qui cherchent à trouver les bonnes notes pour obtenir finalement un son harmonieux. C’est une pièce intrigante et intéressante, qui a captivée l’attention.

L’orchestre a ensuite interprété la Symphonie de chambre en do mineur de Dmitri Chostakovitch, une transcription pour orchestre du Quatuor pour cordes no 8 effectuée par Rudolf Barshai avec l’accord du compositeur. C’est un œuvre très expressive, écrite à Dresden en 1960, que Chostakovitch a dédiée à la “mémoire des victimes du fascisme et de la guerre”, une façon subtile de la rendre acceptable aux censeurs de l’URSS avec qui Chostakovitch était en conflit. Il venait de se résigner à adhérer au parti communiste, ce qu’il a vécu comme une mort. Il expliqua plus tard que le quatuor était une œuvre en sa mémoire, car il doutait que quelqu’un d’autre en compose une après sa mort, à la fois une autobiographie et un testament. Elle comprend plusieurs citations de ses œuvres, comme une mini anthologie. La cellule mélodique ré, mi bémol, do, si, (DSCH selon la notation en allemand) qui revient comme un leitmotiv tout au long de l’œuvre, évoque Chostakovitch, se considérant lui-même comme une victime du totalitarisme stalinien.

Les cinq mouvements sont enchaînés sans pause. Le premier largo est une introduction dans laquelle Chostakovitch semble nous dire : “J’ai une vie difficile et voici pourquoi.” Suivent ensuite un mouvement allegro molto et un mouvement allegretto qui évoquent le combat de Chostakovitch pour affirmer une pensée personnelle sous le régime oppressif du Stalinisme, en lutte constante avec les censeurs, jusqu’à ce qu’il se soumette en adhérant au parti communiste, que l’évoque la fin brutale du 3e mouvement. Un premier largo, empreint de nostalgie, exprime le désespoir de l’oppression et enchaîne avec le largo final qui évoque la mort de la pensée personnelle sous ce régime. Anne Manson a en a donné une interprétation très expressive, ponctuée de très beaux solos de Karl Stobbe, violon, Kerry DeWors, deuxième violon, Daniel Scholz, alto, et Desiree Abbey, violoncelle.

La deuxième partie du concert s’est déroulée sur un ton plus joyeux, au cours de laquelle Dame Glenny a brillé de tous ses feux dans trois pièces arrangées pour vibraphone et marimba. Le Prélude et allegro dans le style de Pugnani de Kreisler (Gaetano Pugnani est un violoniste virtuose et compositeur italien de l’ère baroque), arrangé par Boyd McKenzie; la Sonate en ré mineur La Follia d’Archangelo Corelli, arrangée par Karl Jenkins; et le Concerto pour piccolo en do majeur d’Antonio Vivaldi, arrangée par Evelyn Glennie. Toutes ces œuvres ont été composées des violonistes virtuoses dans le but de mettre en valeur leur virtuosité exceptionnelle, sauf celle pour piccolo que Vivaldi a sans doute composée pour une élève virtuose du Pio Ospedale della Pietà. Dans ces oeuvres, l’accompagnement ne sert à toutes fins utiles que de faire-valoir.

Qu’elle joue d’une batterie d’instruments ou d’un seul, les interprétations d’Evelyn Glennie sont toujours d’une virtuosité et d’une musicalité qui laissent l’auditoire pantois. Est-il nécessaire de rappeler que cette artiste hors du commun est sourde depuis l’âge de douze ans? La transcription pour marimba ou vibraphone de ces musiques composées pour le violon et le piccolo n’ont fait que transférer le niveau de virtuosité d’un instrument à l’autre, avec les adaptations nécessaires de certains effets impossibles à exécuter sur un instrument à percussion. La rapidité avec laquelle elle réussit à jouer est époustouflante, et cela tout en maintenant une musicalité qui enchante et émerveille. Elle a atteint le sommet de la perfection dans son interprétation de l’allegro molto, dernier mouvement du Concerto pour piccolo, où l’on a l’impression d’entendre un chœur d’oiseaux. Il a été bissé suite à l’acclamation insistante de l’auditoire. Anne Manson a dirigé l’orchestre de façon à pleinement mettre en valeur la performance de la soliste.

Dès le lendemain du concert, le MCO entreprenait une tournée dans l’Est du Canada avec Mme Glennie. Il a joué à Montréal le 5 octobre, à Waterloo le 6 octobre et à Oakville le 7 octobre. Les 8 et 9 octobre il a enregistré au Studio Glen Gould de Toronto pour un disque qui sortira en 2017.

Manitoba Chamber Orchestra

Le 4 octobre 2016, Westminster United Church, Winnipeg
Anne Manson, chef; Dame Evelyn Glennie, percussion

Michael Oesterle
Kaluza Klein (2016)

Dmitri Shostakovich
Chamber Symphony in C minor, Op. 110a
— tr. for string orchestra by Rudolf Barshai

Fritz Kreisler
Praeludium and Allegro in the Style of Pugnani
— arr. by Boyd MacKenzie

Arcangelo Corelli
Sonata in D Minor, Op. 5, No.12 — ‘La Folia’
— arr. by Karl Jenkins

Antonio Vivaldi
Piccolo Concerto in C Major, RV 443
— arr. by Evelyn Glennie

Pierre MEUNIER